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Internet Un bond de géant pour une puce
suisse
INTERNET Un bond de géant pour une puce
suisse Le Centre suisse d'électronique et de microtechnique lance une
firme pour commercialiser des nanolasers à grand débit. L'américain
Intel mise sur le projet.
Frédéric Blassel
Le 26 octobre 2000
«Celui qui parviendra à produire en
grande quantité un VCSEL à 1 500 nanomètres aura conquis le sacré
Graal.» Un langage codé pour une mission impossible? Le défi consiste
à permettre à des puces d’échanger des signaux optiques à la
vitesse de la lumière et non plus électriques. Jusque-là rien d’ébouriffant:
la technologie existe depuis que Dieu créa la fibre optique et inspira à
l’Homme l’idée d’y faire circuler des signaux laser. Là où le
pari se corse, c’est quand l’échange de signaux optiques a lieu entre
plusieurs puces collées les unes aux autres, comme un millefeuille, dont
la crème ne dépasserait pas l’épaisseur d’un atome… Intérêt de
l’opération: permettre à des volumes très importants de données de
circuler très vite. Là encore, la technologie n’a en soi rien de
révolutionnaire. Ce qui l’est aujourd’hui c’est de permettre aux
routeurs, aux serveurs et aux gigantesques bases de données qui
nourrissent l’internet de passer d’un standard de 1,25 giga bit par
seconde, rendu obsolète par les besoins actuels, à 3,125 GB/s.
Comme ça, vu sur le papier, cela n’a l’air
de rien. Mais à mesure que le trafic de données croit sur l’internet
et l’intranet, il n’y a pas qu’en aval, sur la ligne de l’utilisateur
où les téléchargements confinent à la course de lenteur, mais aussi en
amont, chez les fournisseurs. Les géants du marché, comme Hewlett
Packard avec Agilent ou Siemens avec Infenion sont tous sur le coup, avec
des stratégies très différentes. L’américain Intel, le numéro 1
mondial des microprocesseurs, a choisi, lui, d’injecter quelques-uns des
300 millions de dollars de son trésor de guerre dans une unité de
recherche zurichoise du Centre suisse d’électronique et de
microtechnique (CSEM), qui vole désormais de ses propres ailes: Avalon
Photonics. «Elle est assurée pour un à deux ans de vendre tout ce qu’elle
parviendra à produire, tellement la demande est forte», commente un
expert issu de la même branche, Volker Graf, de JdS Uniphase. «Mais ce
qui fera la différence à l’arrivée, ce sera de pouvoir assurer aux
acheteurs des performances multipliées par un facteur dix, pas par un
facteur deux», prévientil.
Faire grand avec du petit
Cette course à la performance, sur une
niche de produit aussi étroite, le père spirituel et chef du marketing d’Avalon
Photonics, le Britannique John Humpries, se fait fort de la gagner. «Si
nous ne grignotons que quelques pour-cent du marché, le pari est déjà
gagné. Les clients sont avides de trouver des alternatives.» John
Humpries a travaillé pendant trente-quatre ans pour Honeywell, dont il a
été directeur général des produits optoélectroniques pour l’Europe.
A la retraite depuis deux ans, le CSEM lui a demandé de rempiler pour
mener à bien le spin off d’Avalon, aux côtés du physicien allemand
Heinzkarl Gulden, désormais PDG de la start-up. Quand ce dernier est
arrivé à Zurich en 1994, «personne ne savait ce qu’on allait faire de
cette technique. Il y a déjà vingt ans que la Suisse a décidé de se
doter, à Lausanne et à Zurich, de centres de recherches
optoélectroniques. Puis tout a changé.» «En trois ans, grâce à la
croissance de l’internet», complète John Humpries, qui voit dans le
savoir-faire accumulé en Suisse et le rôle d’incubateur du CSEM des
facteurs décisifs de succès.
«Nous maîtrisons les procédés de
fabrication comme aucun autre», souligne-t-il, en désignant le four où
6800 nanolasers se forment en l’ espace de deux heures à la surface d’une
large puce dorée, selon un procédé thermique et gazeux contrôlé au
micron près. Sur le banc d’essai où les VCSEL (Vertical Cavity
Surface-Emitting Laser) sont soumis à un vieillissement accéléré pour
en tester la robustesse, Heinzkarl Gulden explique que la défaillance d’un
seul des nanolasers rend l’article inutilisable. «Les clients finaux,
fabricants de serveurs et compagnies de télécoms, attendent de ce type
de produit une fiabilité sur dix ans. Nos simulations donnent de très
bons résultats.»
A Genève, Sven Lingjaerde, président de l’Association
European Tech Tour qui a pour vocation de promouvoir les start-up
high-tech en Europe, ne tarit pas d’éloges. Et pour cause. Sa société
d’investissements Capital Vision, dont les fonds émanent d’institutionnels
de part et d’autre de l’Atlantique, a joué les intermédiaires entre
Intel et le CSEM. Avec un homologue français issu du groupe Vivendi, ils
ont rassemblé 24 millions de francs pour lancer Avalon. C’est lui, l’investisseur,
qui parle de «conquête du Graal». Quand il évoque le creuset à idées
né en Suisse il y a des décennies, il n’hésite pas à évoquer à l’instar
de la Silicon Valley une «Optical Valley» zurichoise. Volker Graf se
veut plus mesuré. Sa société, DjS Uniphase, a connu un parcours
similaire à celui qu’entame aujourd’hui Avalon. «Il y a quatre ans,
quand IBM nous a créé, il nous a fallu présenter des produits dans des
niches qui offraient des marges plus importantes. Nous nous sommes
concentrés sur les amplificateurs lasers pour les réseaux en fibres
optiques. Il faut savoir que nous sommes très peu nombreux sur ce marché.»
Pour le directeur du marketing d’Avalon,
c’est une raison de plus d’être optimiste. «Voyez les compagnies qui
ont besoin de nos composants, comme Cisco ou Sycamore: elles doublent
leurs profits tous les neuf mois! Dans les deux branches qui nous
intéressent, les télécoms et le data.com, les investisseurs attendent
des retours sur investissement de douze fois la mise en trois ou quatre
ans.» Un constat qui lui permet d’affirmer avec une bonhomie tranquille:
«Pour nous, il y a deux scénarios d’avenir. Soit nous irons en Bourse,
soit nous serons rachetés par l’un des trois grands fabricants de
serveurs, Sun, HP ou IBM.» Si l’avenir lui donne raison, la puce suisse
aura fait un bond de géant.
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